Passionnés de textes curieux, nous cherchons sans cesse des sources historiques oubliées et originales. Cette rubrique est le complément naturel de nos publications et de notre désir d'ouvrir de nouvelles fenêtres sur notre histoire. Ici des extraits de nos livres, mais aussi de nos autres trouvailles dans le grenier encombré de l'Histoire.
En 1797, le futur Louis-Philippe, émigré en Amérique avec ses deux frères, entreprend le rêve de toute une génération de Français, après La Fayette et Chateaubriand : découvrir les Etats-Unis d'Amérique. Parmi les récits forts de ce voyage, sa relation de la situation des Indiens d'Amérique à l'orée du XIXe siècle.
Comme pour la description du sort des esclaves noirs, le duc d'Orléans fait preuve d'une certaine liberalité d'esprit envers les Indiens d'Amérique qu'il rencontre. Ni bons sauvages (on le verra quand il raconte les moeurs guerrière de ces Indiens), ni sous-hommes ou sous-civilisation, même s'ils n'ont pas la maîtrise de l'écriture. Il s'oppose en cela à l'opinion des Américains qui le reçoivent et lui présentent les Indiens.
"Il y a au sud de l'Ohio et à l'est du Mississipi quatre nations indiennes (je préfère ce mot à celui de sauvages usité parmi nous, parce que je ne trouve pas que ces peuples méritent cette épithète en aucune manière) qui forment trois peuplades bien distinctes."
Il se fait toutefois le relais de bien de préjugés (et non des moindres celui de l'amoralité religieuse, de leur manque de sincérité chrétienne malgré les évangélisations et surtout de leur libéralité de moeurs, au premier rang desquelles se trouve le très vieux motif de la polygamie). Parmi les débats lourds de sens dans l'Amérique naissante, celui du droit d'antériorité des Indiens, battu en brêche par tous les opposants aux droits naturels et politiques des Indiens.
"Il est impossible de savoir si ces peuples sont ou non originaires du pays qu'ils habitent. Leurs traditions si vantées sont trop courtes pour qu'il soit possible de rien découvrir de certain. On peut juger de la briéveté de ces traditions, puisqu'ils n'ont plus aucune notion de l'arrivée des Européens sur leur continent."
"On m'a rapporté un fait singulier que je ne garantis pas, quoique je le tienne de plusieurs personnes. Il existe à l'ouest du Mississipi une nation indienne qu'on appelle the Welsh Indians qui ont assez conservé la langue du pays de Galles pour pouvoir être entendus au moyen de cette langue. [...] On prétend qu'ils sont les débris de quelque colonie que l'Angleterre avait jadis envoyée sur la côte du Mexique et qui fit naufrage, dit-on, à l'ouest du Mississipi. je veux éclaircir ce fait à mon retour (depuis j'ai eu tout lieu de croire que ce n'est qu'un conte)."
Enfin, l'originalité du point de vue du duc d'Orléans est sans doute dans la relation qu'il fait des moeurs guerrière des Indiens. Elles sont certes brutales et cruelles, mais Louis-Philippe les jugent à l'aune de leur contexte. De là à dire qu'il initiait la "violence légitime"...
"Il y a beaucoup d'expéditions particulières pour le pillage des maisons ou des fermes isolées. [...] Leur manière de faire la guerre est féroce, ils ne font que rarement des prisonniers. Dans la dernière guerre ils en ont fait quelques-uns qui furent pour la plupart conduits à Détroit après avoir été traînés dans tout le pays et vendus à des marchands canadiens qui les revendirent ensuite aux Américains. En général ils ne se font aucun scrupule de massacrer les femmes et les enfants. [...] Quelque affreux et révoltant que soit ce système, on conçoit ce qui a poussé les Indiens à ces cruautés ; car les massacres font parmi eux un tort irréparable à leurs ennemis. Ils disent même qu'ils ne savent plus comment s'y prendre avec les Blancs, parce que ce que les Blancs tuent parmi eux est irrémédiable et ne peut plus se retrouver, tandis que les pertes des Blancs sont réparées sur le champ et que rien n'arrête l'augmentation de ce peuple dans leur voisinage."
Et Louis-Philippe de rendre compte des hypocrisies et des faux-semblants de l'Etat américain envers sa politique de pacification :
"Il faut être juste, le système de spoliation des Blancs envers les Indiens est toujours le même. Tous les voisins ambitionnent les terres qu'ils occupent dans le Tennessee. Le dernier traité excite beaucoup de mécontentement parce qu'ils voudraient une guerre avec les Indiens pour qu'un nouveau traité les dépouillât des terres qu'on envie. Il y a quatre mois que les Blancs ont assassiné deux Indiens (dont un chef nommé l'Oiseau rouge), espérant que cette provocation amènerait des représailles et engagerait la guerre."
Enfin, fait méconnu, Louis-Philippe révèle la présence de colons parmi les Indiens :
"Il y a beaucoup de Blancs qui vivent parmi les Indiens. Il faut seulement qu'ils prennent une femme indienne (ou plusieurs si cela leur convient) et en cas de guerre qu'ils aillent à l'armée. Ils peuvent à cela près vivre comme ils l'entendent et faire tout ce qui n'est pas contraire aux lois. [...] Ils vivent absolument comme les autres, ne savent ni lire, ni écrire et ne parlent ordinairement que leur langue. Cependant il y en a qui peuvent se aire entendre en anglais et on dit qu'ils ont en général un peu plus d'intelligence que les autres."
Parmi eux, un certain John Watts, dont l'épopée résonne comme une sorte de Danse avec les loups de l'époque :
John Watts est un Indien de cette espèce, qon père était un Anglais, capitaine dans les troupes anglaises. Il fut envoyé chez les Tcherokees par le gouvernement et q'y étant bien trouvé, il prit une femme indienne et s'y fixa. Son fils John Watts est le plus grand guerrier de la nation et considéré comme celui des chefs qui a le plus d'influence."
Toutes ces citations sont issues du Journal de mon voyage en Amérique, Louis-Philippe, publié en 1976 d'après le manuscrit des Archives nationales par Flammarion. Il est aujourd'hui assez introuvable, sauf si, comme nous, vous passez votre temps à fouiller bibliothèques, bouquinistes et autres sites de vente en ligne.