• Pons de l'Hérault, héros de roman

    J'ai dit que Pons de l'Hérault était un des ces grands oubliés de l'histoire alors qu'il a eu sa petite notirété au XIXe siècle pour avoir été un défenseur assidu tout au long de sa vie de la République et du suffrage universel (qu'il verra enfin s'instaurer 5 ans avant sa mort en 1848).

    Il n'en fut pas moins le héros du roman de Patrick Rambaud, L'Absent (suite de la Bataille, célèbre pour avoir reçu le Goncourt) qui puise considérablement dans les Mémoires de Pons de l'Hérault.

    Patrick Rambaud met à profit romanesque la situation inouïe de la coexistence de Napoléon, ex-maître du monde devenu roi d'un rocher en Méditerranée, et d'un petit fonctionnaire retors, intègre et républicain qui avait été éloigné quelques années auparavant du pouvoir et envoyé sur l'île pour administrer des mines de fer.

    La première entrevue que le romancier imagine est conforme à ce qu'en ont rapporté les différents témoins, et Pons de l'Hérault dans ses Mémoires en premier lieu.

    Napoléon déchu débarque sur l'île à bord d'un vaisseau anglais. Dès la première journée de son nouveau règne, il rend visite à Pons de l'Hérault et à ses mines. Cette première journée ensemble annonce déjà la richesse et l'ambiguïté des rapports entre les deux hommes et qui font toute l'originalité des Mémoires de Pons (Pons de L'Hérault, Napoléon empereur de l'île d'Elbe, Les éditeurs libres).

    "Au-delà de cette ville commençait le pays du fer ; plus d'arbres, plus une touffe d'herbe, on doublait des maisons grises, des coteaux cendrés par les scories de la mine ; le sentier était abîmé par les tombereaux qui portaient le minerai aux péniches.

    Evviva il Imperatore ! Sur les crêtes, des ouvriers déployaient leurs bannières neuves, et à Rio Marina, les cent cinquante mineurs de M. Pons, pics sur l'épaule, acclamaient Sa Majesté. [...] Pons de l'Hérault, assez nerveux, et les représentants des municipalités alentour, dont certains avaient crié la semaine précédente Mort à Napoléon ! en incendiant des pantins à son image, l'accueillaient aujourd'hui en manifestant beaucoup d'émotion. Lorsque Bertrand et Dalesme aidèrent l'Empereur à mettre pied à terre, l'ovation monta d'un ton, mais aux Evviva il Imperatore infiniment répétés se mêlaient, bien distincts, des Viva il nostro babbo ! [Vive notre père !] que Napoléon comprenait parfaitement et qui s'adressaient à M. Pons. [...]

    - J'ai l'impression que c'est vous le roi, dit l'Empereur contrarié. [...]

    La journée débutait mal. [Pons mène ensuite l'Empereur chez lui] Ses efforts, d'emblée, n'étaient pas récompensés et passèrent même pour de la pure insolence parce que le jardinier, brave homme mais ignorant les symboles, avait agencé des bouquets de fleur de lys très voyants au bas du perron, ce que l'Empereur trouva peu à son goût, et il le fit remarquer d'un ton sec :

    -Me voilà logé à bonne enseigne !"

    Ensuite Pons multiplia les marques d'insolence, oubliant systématiquement les "sire" pour des "monsieur le duc", "monsieur le comte" ou tout simplement "monsieur". Autant dire que Napoléon, qui en outre venait de perdre son Empire pour régner sur un petit rocher perdu, n'était pas des plus disposé à se faire rabrouer de la sorte par un petit fonctionnaire libertaire.

    Lors du repas, Pons est mis à l'écart. Il ronge son frein en écoutant l'Empereur.

    "Bertrand avait lui-même placé les convives en reléguant M. Pons loin de l'Empereur, comme s'il était en punition. Dalesme surveillait du regard l'administrateur, et par des petits signes le calmait, car la situation l'exaspérait... [Pons] se contenait mal et manqua plusieurs fois se lever de table, mais l'Empereur parlait de métamorphoser l'île, d'y construire de vraies routes, des égouts en ville ; il trouvait anormal qu'elle ne puisse produire assez de blé pour sa suffisance et qu'elle doive en importer."

    Puis la conversation dévie inévitablement, en présence d'un tel convive, sur la guerre :

    "- Ne me parlez plus de guerre ! Ne m'en parlez plus... Voyez-vous, j'y ai beaucoup pensé... Nous avons faiot la guerre toute notre vie, l'avenir nous forcera peut-être à la faire encore, et cependant la guerre va devenir un anachronisme. Ces batailles ? L'affrontement de deux sociétés, celle qui date de 89 et l'ancien régime, qui ne pouvaient subsister ensemble, la plus jeune a dévoré l'autre... Eh oui, la guerre m'a renversé, moi le représentant de la Révolution française et l'instrument de ses principes. N'importe. C'est une bataille perdue pour la civilisation, mais la civilisation, croyez-moi, prendra sa revanche..."

    Puis il ajouta :

    "- Il y a deux systèmes, le passé et l'avenir : le présent n'est qu'une transition pénible. [...] M. Pons pensait que ce discours lui était destiné, et que Sa Majesté, qui négligeait la bouillabaisse, chatouillait ses convictions répubicaines, mais tout de même, ce despote allait-il lui donner des leçons sous son propre toit ?"

    Si leurs rapports demeureront toujours orageux, notamment chaque fois que Napoléon prendra un malin plaisir à provoquer le républicanisme ardent de Pons, ils n'en furent pas moins riches et complexes. Pons, qui s'était opposé au coup d'Etat de Bonaparte - ce qui lui valut son éviction - finira sa vie en s'opposant à celui du neveu, en 1851, témoignant de la fidélité de ce petit fonctionnaire à ses idéaux de jeunesse. Il en fut d'ailleurs récompensé en 1848, lorsque la nouvelle République instaure pour la première fois le suffrage universel, elle le reconnaît comme un de ses plus anciens ouvriers et lui offre une place au conseil d'Etat. Pourtant, entretemps, il avait été un des rares dans la confidence du débarquement de Provence qui restaurera le pouvoir napoléonien pour Cent-Jours. Il est alors nommé préfet du Rhône, place stratégique. Il plaidera également auprès du Congrès de Vienne pour obtenir l'autorisation de rejoindre Napoléon à Sainte-Hélène. De son côté Napoléon n'aura de cesse de le consulter et de lui faire confiance. Les Mémoires de Pons sont à l'image de cette rencontre : originales, libres et intègres.

    Les extraits viennent du roman de Patrick Rambaud, L'Absent, paru en poche chez Le livre de poche.

    Les Mémoires de Pons sont éditées chez Les éditeurs libres : Napoléon, empereur de l'île d'Elbe, Souvenirs et anecdotes de Pons de l'Hérault.


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